Les jardins en Mésopotamie
et en ancienne Égypte
L’on met souvent en avant les grandes découvertes techniques de l’histoire de l’humanité, comme la taille du silex ou l’invention de la roue… Mais le premier enjeu pour les humains fut d'identifier la flore sauvage, la rendre consommable et savoir la stocker. Leur survie dépendait de cette maîtrise d’une palette végétale. Du régime alimentaire à la préparation de remède, mélange de pharmacopée précoce et de magie... Un riche savoir exposant le lien essentiel et sacré entre l’Homme et le monde végétal.
Extrait d’une tablette d’argile relatant le mythe cosmogonique sumérien de la naissance de la végétation écrite en cunéiforme (IIIème millénaire av J,-C ; Basse Mésopotamie) :
« L’univers étincelait, sa surface verdoyant,
La vaste Terre était ornée d’argent et de lapis-lazuli, parée de diorite, de calcédoine, de coralline et de cristal elmesu, recouverte en majesté de végétation et d’herbages.
La terre majestueuse, la Terre pure, se rendait belle pour le Ciel.
Le Ciel consomma son mariage avec la vaste Terre,
Il déversa en son sein la semence des héros, l’Arbre et le Roseau…
Et tout entière la Terre se dévoua à donner naissance à la végétation…
Le Roseau et le Bois étaient verdoyants, l’harmonie régnait,
Le Bois et le Roseau aux tiges splendides ensemble chantaient leurs louanges,
Le Bois ne se montrait pas orgueilleux envers le Roseau,
Dans les profondeurs, il formait ses racines,
Le roseau se levait… faisait grandir les vastes cannas, les grands marécages.
Les ondées les faisaient croître, comme les nuages portant l’eau du ciel... »
La Mésopotamie est une région historique s’étalant de l’actuelle Irak à la Syrie entre le fleuve du Tigre et de l’Euphrate. D’où son nom tiré du grec : mesos et potamos signifiant « entre les fleuves ». On considère ce territoire comme le berceau de la civilisation. On estime que la civilisation mésopotamienne s’est développée vers 3500 ans avant J.C. C’est la fin de la préhistoire marquée par la naissance de la première écriture, le cunéiforme, utilisé surtout dans un but commercial.
Suite à un réchauffement climatique significatif les zones humides s’étendent et les deux fleuves permettent à la population de produire de la nourriture en abondance. Le sol est fertile et les cultures sont rendues possibles par la maîtrise du système d’irrigation. Cela aura pour conséquence l’accroissement de la population et la formation des premières cités-états. La naissance de l’écriture permet également le développement des mathématiques, du système politique et économique et des textes religieux comme l’épopée de Gilgamesh et la Genèse d’Eridu, les plus anciens mythes écrits jamais retrouvés par les archéologues (2600 av J.-C).
Les documents les plus anciens mentionnant un jardin sont les inscriptions royales sumériennes datant du IIIème millénaire av J.-C. Elles ne concernent aucunement l’aspect pratique du jardin mais constituent une offrande à une divinité. On retrouve des références au jardin mythique dans l’épopée de Gilgamesh, le jardin mésopotamien des origines est décrit comme le lieu de repos des divinités, un havre de paix.
L’apparition du jardin, en tant qu’espace cultivé, est probablement le fruit d’une lente transformation d’espaces attenants au temple. Les légumes, séparés des cultures céréalières, ont d’abord été introduits dans ces espaces. Certaines légendes comme le péché mortel du jardinier qui raconte le moment où la Déesse Inanna vient se reposer dans le jardin de Shukallituda, nous éclairent sur les techniques horticoles utilisées alors. Comme l’association des végétaux structurant un écosystème de production. Le palmier et le peuplier utilisés pour protéger le verger qui lui même sert d’abris pour favoriser la croissance des légumes. Ou encore comme le système d’irrigation sous forme de sillons ou canaux entourant les carrés cultivés. Un jardin structuré et délimité, des techniques rappelant celle de l’agroforesterie actuelle.
Une théorie récente évoque la possibilité que cette horticulture vivrière soit à la base de l’agriculture et non l’inverse. Le jardin aurait pu fournir l’essentiel de la consommation vivrière des populations, associé à la cueillette de plantes sauvages bien avant la culture de plein champs des espèces céréalières.
En ce qui concerne le jardin mythique de Mésopotamie, l’on remarque qu’il existe des similitudes entre ce dernier et le jardin d’Eden décrit dans la genèse. A commencer par le cadre légendaire : La présence des fleuves, des arbres fruitiers, de végétaux dotés de pouvoirs magiques… La fonction de havre de paix.
« Dieu planta un jardin en Eden, à l’Orient, et il mit l’homme qu’il avait modelé. Dieu fit pousser du sol toutes espèces d’arbres séduisants à voir et bons à mangers, et l’arbre de vie, au milieu du jardin et l’arbre de la connaissance du bien et du mal.
Un fleuve sortait d’Eden pour arroser le jardin et de là, il se divisait pour former quatre bras.[…] Le troisième fleuve s’appelle le Tigre : il coule à l’orient d’Assour. Le quatrième fleuve est l’Euprhrate. Dieu prit l’homme est l’établit dans le jardin d’Eden pour le cultiver et le garder. »
Genèse, II, 8- 17)
En Mésopotamie, le jardin était utilisé pour les rituels religieux. On cherche à matérialiser le jardin des mythes dans un espace sacré en le chargeant de symboles mythologiques. Le don d’un jardin fait par un roi lui permettait d’avoir les faveurs des dieux, c’était donc une pratique courante dans toute la Mésopotamie et à toute époque.
Le jardin était également symbole de fertilité et de prospérité, reflétant tout ce que l’on pourrait souhaiter pour son royaume. Les fruits et légumes étaient souvent vendus au profit du clergé en plus d’être utilisés pour les offrandes. Au cours du IIième millénaire, on commence à associer certaines plantes avec certaines divinités. Et les nouveaux fruits sont offerts aux dieux chaque année pour les remercier d’avoir favorisé les récoltes et s’assurer leur soutien pour l’année à venir…
______________________________
L’Égypte antique est une ancienne civilisation qui se développe sur plus de trois millénaires (- 3150 à 30 av J,-C) et s’étale géographiquement le long de la vallée du Nil.
Si les jardins du monde gréco-romain s’inspirent des paradis Perse, il est plus difficile de mesurer l’impact des jardins égyptiens sur le monde ultérieur. Due à son climat aride et à sa configuration géographique, l’Égypte possède des caractéristiques particulières. Les égyptiens construisent les jardins en terrasse, bien avant les jardins suspendus de Babylone, pour les protéger des inondations. Ceci demande une infrastructure ingénieuse en terme d’irrigation. Ils avaient également pour habitude de creuser prés des temples ou des sphinx des fosses circulaires, dans lesquelles ils plantaient des arbres en l’honneur des dieux. Ces fosses étaient entourées de briques et reliées par une rigole à un canal d’irrigation.
Détail du jardin d’Ipouy
Un jardinier en train d’irriguer.
XIXe dynastie, règne de Ramses II
En Égypte, il est difficile de distinguer le jardin d’agrément du jardin utilitaire. Car dans le jardin d’agrément, on y trouve souvent des légumes, des fruitiers et des vignes. Il est conçu comme un microcosme. Il est clos, ordonné et sécurisé, dans lequel se manifestent les puissances divines au travers des forces de la natures. En plus de sa valeur symbolique, le jardin participe à l’enrichissement de son propriétaire. Il a une réelle valeur économique, il est rapidement synonyme de luxe et devient un marqueur social.
Pour les égyptiens, les jardiniers les plus performants sont les dieux, même s’ils n’interviennent qu’au moment de la création et laissent ensuite les Hommes s’occuper des végétaux.
Le temple à pour vocation le maintien de l’ordre universel. Il est la maison du dieu qui habite physiquement dans son sanctuaire. La nature y est abondamment représentée car la régularité du cycle végétal garantit la permanence de la création. Les jardins situés dans l’enceinte des sanctuaires n’ont aucun rôle commerciale contrairement aux autres jardins attachés aux temples. Ils ont une fonction cultuelle et on y approvisionne les plantes destinées aux offrandes. Les plantes à parfums sont particulièrement prisées. « Je t’ai apporté de nombreux présents de myrrhe, afin d’entourer ton temples du parfum de Pount destiné à tes auguste narines à l’aube » Ramses III dans son discours au dieu Ptah de Memphis. La fumée de l’encens semblait montée directement vers les dieux.
« Promenade dans le jardin » XVIIIe dynastie. La reine tient un bouquet de lotus et fait sentir des fleurs à son époux.
Pour le particulier : le jardin apporte un véritable bien être à ses propriétaires tout au long de leur vie. Par la fraîcheur de l’ombre de ses arbres et la douceur de ses fruits… Il est aussi un hommage au dieux, ce qui permet d’avoir leur bonnes faveurs. Mais surtout les égyptiens croient pouvoir profiter de ses bienfaits dans l'au-delà. Ils croyaient que dans l'au-delà, chacun gardait son statut social, et emporter tous ses biens. Le royaume céleste était un miroir du monde terrestre.
« Le jardin de Nebamon » provenant de la tombe de Nebamon XVIIIe dynastie, règne de Toutmosis ou d’Aménophis.
Ainsi, le jardin assurerait au défunt sa régénération et la certitude de sa survie éternelle. Selon le principe Osirien, la vie humaine s’unit à la vie végétale pour une renaissance éternelle. « Tu te promèneras en tout lieu souhaité, à la lisère heureuse de ton jardin, ton cœur se réjouira à la vue de tes arbres ; tu te rafraîchiras sous tes sycomores. Ton esprit sera en paix tandis que tu t’abreuveras de l’eau du puits que tu as construit, pour le temps éternel et infini». Extrait de la tombe d’Amenemhat. Chaque propriétaire de jardin pouvait donc continuer à bénéficier de ses avantages et cela pour l’éternité.
Dans un environnement hostile, le jardin entouré de murs protecteurs devient un refuge paisible. Il renvoie un sentiment de nature mais sécurisé pas seulement par son enceinte mais aussi par la présence de l’eau en abondance. Source de vie, elle représente un enjeu de puissance et de raffinement dans les deux premières civilisations du bassin méditerranéen. Par la création du jardin, ces peuples cherchent à apaiser les dieux capricieux en réalisant leur propre paradis. En prenant soin de plaire à ces derniers, seuls garant de la pérennité de la vie sur terre et dans l'au-delà.
Source : Les jardins et paysages de l’antiquité / Mésopotamie – Égypte, d’Aude Gros de Beler et Bruno Marmiroli.